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L'âme béarnaise
Salies de Béarn © abl

L'âme béarnaise

Conférence donnée par l’abbé J. Casanave lors de la session des prêtres nouvellement arrivés  dans le diocèse.

Si  je m’étais comporté en vrai Béarnais, je n'aurais jamais dû accepter l'invitation du vicaire général qui me proposait de parler, selon son expression, de « l’âme béarnaise », car  le piège était trop évident.

D’abord existe-t-il  une âme  béarnaise ? Seul un vicaire général en est certain ! Par contre, celui-ci était suffisamment averti de la complexité du sujet pour n’avoir pas pensé à inviter l'un des trois monuments de la « Béarnitude » de notre clergé diocésain : je veux parler de l’abbé Laban, de l’abbé Larrouy et de l’abbé Moulia. Plus Béarnais qu’eux n'existe pas, mais plus différents par leurs personnalités respectives, nous n’en connaissons pas. Il aurait fallu convoquer les trois !

Comment saisir l'insaisissable ? Certains ont voulu comparer l’âme basque à l’âme béarnaise. La première leur a parue fière, claire, énergique et sans détours, bien ancrée dans son identité. Par contre, toucher l’âme béarnaise c'est, disent-ils, enfoncer les doigts dans la partie la plus fuyante, la plus visqueuse la plus tortueuse de ce qu’on nomme un Béarnais.

Le vieil adage  pourrait leur donner raison. Les béarnais sont,  selon la devise reconnue, « féaus y courtés» (féaux, fidèles et courtois) mais il suffit de laisser échapper une voyelle pour qu'elle devienne : faus y courtés (faux et courtois).

J'avance donc consciemment vers le piège tendu en prenant la précaution d’intituler mon exposé « Les Béarnais, qui êtes-vous ? » et en me permettant de le faire précéder d'un avertissement peut-être inutile.  Mais si quelqu'un sortait d'ici en disant : « Enfin je connais l'âme béarnaise ! », il signerait l’échec de ma contribution à cette session.

Pour aborder cet archipel que pourrait être l'identité béarnaise, nous interrogerons successivement la géographie, l'histoire, la terre, la maison et la politique et la religion.

I - Les leçons de la géographie : diversifiée, morcelée, mais jamais fermée.

* Une géographie dominée par une montagne : les Pyrénées. Montagne devenue frontière après avoir été largement un lieu de passage et d’échanges. Et cela, parce que le Béarn par ses alliances avait su se préserver des guerres et pouvait servir de refuge et de porte de sortie.

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* Une montagne, percée de trois vallées gardant chacune jalousement leurs particularités comme le syndicat du Haut-Ossau qui gère depuis le Moyen Âge les terres de Pont-Long convoitées par l'agglomération paloise. Vallée ouverte en Ossau, sévère en Aspe, plus riante en Barétous.

* Des côteaux qui s'avancent jusqu'au vieux pays, le Vic Bilh, entrecoupés de plaines fertiles arrosées par des gaves généreux.

* Au centre, sur un axe de Nay à Puyoo, en passant par Pau, Lacq et Orthez, une vallée centrale plus industrialisée mais également riche de son maïs et de ses vignes.

* Une question que je laisse aux historiens : comment une réalité aussi différenciée s’est-elle reconnue dans une unité territoriale qui forme le Béarn ?

Leçon de la géographie : c'est trop peu de parler d'un Béarnais type. Il y a un Béarnais rude dans les montagnes, plus adouci dans les plaines, bruyant comme un gave quand il est en colère, silencieux comme une terre en germination, fuyant comme les côteaux ondulés, prêt à résister quand il se sent bien entouré de ses murs.

Comment ces béarnais divers et variés se reconnaissent-ils dans la même appellation ? Nous essayons de le demander à l'histoire.

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II - Les leçons de l'histoire. Une histoire longtemps indépendante mais toujours sous influence.

Le Béarn n’a jamais été replié sur lui-même, même. Dès le XIIIe siècle les vicomtes du Béarn participent à la Reconquista espagnole. C'est au XIVe siècle que Gaston Phoebus fit reconnaître le Béarn comme souverain et indépendant. Indépendance qui va survivre jusqu'à ce que Louis XIII le rattache à la France.

Indépendance et convergence puisque la table des trois rois qui culmine au-dessus de Lescun pouvait réunir les rois d'Aragon, de Navarre et de France sans que chacun ne sorte de son territoire. Autrement dit, les béarnais peuvent rejoindre les autres sans cesser d’être eux-mêmes à condition de le faire par le haut.

Ce qui a grandement contribué à cette indépendance se sont les fors du Béarn (fueros espagnols – forum latin), c’est-à-dire un corpus de coutumes juridiques propres au territoire. Grâce à ces fors auxquels les vicomtes juraient de se soumettre ainsi que les rois de France jusqu'à la Révolution, « les états de Béarn »  (assemblée de notables) pouvaient contrôler ou du moins limiter le pouvoir vicomtal.

C'est à cause de cette particularité qu'on ne trouve aucune trace « d'autonomisme » Béarnais. D’ailleurs à qui demander une indépendance quand on a conquis Paris ?  Toutefois, il subsiste en Béarn une méfiance instinctive envers toute autorité extérieure qui voudrait s'arroger le pouvoir. Ne dit-on pas qu'un Béarnais ne se découvre que devant Dieu ?

Un pays ouvert aux influences extérieures et ceci grâce à :

  • la pratique de la transhumance qui amenait des centaines de bergers à parcourir la région jusqu'en Gironde.
  • l'émigration des cadets (comme au Pays basque) vers les Amériques ou les îles, sans négliger l'attrait de ces cadets pour le métier des armes ou pour l'administration.
  • la renommée de Pau, ville de villégiature pour la gentry anglaise et européenne.
  • la présence du protestantisme introduit par Jeanne d'Albret.

Bref, des béarnais fiers de leurs particularismes mais ouverts sur l’extérieur.

III- Les leçons de la terre. Un patrimoine qui a su s’adapter.

 La terre béarnaise nous parle :

* de ces vallées d'élevage qui bénéficiaient de la transhumance en estive.

* de ces plaines qui pratiquaient la polyculture jusque dans les années 60, puis de la révolution du « maïs américain » et de la mécanisation. Du retour à une sorte de polyculture exigée aujourd'hui par les normes européennes.

* de l'explosion de Lacq, toujours vers les années 60, et de l'industrialisation de son bassin qui va amener beaucoup de jeunes à s'embaucher dans « le pétrole » et qui donnera à Pau sa dimension actuelle (46 000 habitants en 1936 ; 80 000 habitants en 1970)

*du brassage de populations qui s'en est suivie et du changement culturel pour ces enfants de maïsculteurs devenus employés ou cadres dans l'industrie tout en conservant ou réhabilitant un logement dans le village ou la ferme d'origine.

* de la diminution drastique de nombre d'agriculteurs malgré une persistance de l'influence des racines rurales dans l'ensemble de la population.

Cette influence se traduit pour les uns par une sorte de nostalgie de l'enfance perdue ou par la renaissance des traditions culinaires ou festives locales.

Pour d'autres, il s'agit de répondre à une option réfléchie en faveur d’une installation dans un pays choisi pour sa culture et son identité.

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À l'image de cette terre et de ses animaux les Béarnais sont des silencieux ruminants. Quand le Français croit que « qui ne dit mot, consent », le Béarnais sait que le silence qui pèse sur la fin d'une réunion n'équivaut jamais à un consentement. Mais quand il a parlé, le Béarnais n'a pas tout dit. Quand il a entendu, il pense n'avoir pas tout compris, alors il rumine…

IV - Les leçons de la maison : Fierté et frustration .

La casà, l’oustaü, tout comme l’étchéa au Pays basque est un élément fondamental de la culture béarnaise. Le droit d'aînesse hérité des fors a  perduré jusqu'à la première guerre mondiale et même après. Coutume parfaitement inégalitaire mais qui a permis aux petites exploitations de tenir jusqu'à aujourd'hui. Le cadet avait le choix de rester au service de l'aîné ou de s'expatrier. S'il faisait fortune il permettait à la maison d'accroître son potentiel. S'il végétait il savait qu'il trouverait toujours gîte et couvert chez l'aîné. Ce droit d'aînesse existait aussi pour la fille qui devenait la « daüne ».

Ce culte de la maison reste vif chez certains grands-parents, aujourd'hui, qui s'obligent régulièrement à réunir la famille dispersée autour de la « casà ».

Jusqu'à ma génération nous portions le nom de la maison.

On ne saura jamais quels déchirements furent causés par la vente d'une maison ancestrale qui s'en va avec toute une histoire de labeur et d'acharnement mais aussi la masse de frustrations que l'héritage de cette maison a pu entretenir dans le cœur de ceux qui ont dû la laisser à l'aîné ou celui qui était choisi comme tel.

La maison landaise est ouverte, elle ne connaît pas de clôture. La maison béarnaise est fermée. Comme dans le temple de Jérusalem, il existait plusieurs seuils ou parvis. Et lorsque vous aviez passé ses diverses clôtures, vous pénétriez dans le saint des saints : la cuisine, qui était le cœur de la casà puisque là flambait le foyer.

Un Béarnais mettra du temps à vous admettre dans son intérieur ou dans son intériorité parce qu'il pense à juste raison que cela se mérite.

V – Les leçons d’une langue : commune ou presque.

Ici aussi, complexité. Plusieurs prononciations, différents accents, expressions particulières : la langue béarnaise est une langue de paysans véritable joyau patrimonial pour celui qui a connu le Béarn avant les « 30 glorieuses ».

Mais le Béarn n'a pas négligé pour autant le français. Gaston Phébus est l'auteur d'un ouvrage sur la chasse, Arnaud de Salette a traduit du français au Béarnais les psaumes de David, Marguerite de Navarre a écrit sont heptaméron après son passage à Sarrance (72 de nouvelles). Aujourd'hui, le Béarnais local a du mal à admettre la langue occitane mais on ne déclenchera pas une guerre pour autant.

La langue béarnaise comme l’hébreu nous a appris à parler autant par les images que par les concepts, autant par les paraboles qui laissent à l'autre le soin de décrypter le message que par des démonstrations péremptoires et assommantes.

Bref, pour reprendre une expression attribuée à l'abbé Grangé : «  Les béarnais parlent trois langues : le français, le béarnais et le sous-entendu ».

 

 

 

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VI – Les leçons du religieux et du politique.

Les Béarnais comme tous les ruraux sont sensibles aux religieux en général et aux rites de la vie. Dieu créateur veut encore dire quelque chose chez les plus anciens.  Naissance, mariage, mort, méritent encore aux yeux des jeunes générations un climat festif ou quelques gestes symboliques. On peut soit abonder sur ce fond religieux et maintenir une sorte de religion naturelle en empruntant un sacré chrétien soit essayer d'évangéliser ce fond religieux au risque de certains ruptures.

Il faut savoir que les vieux Béarnais ont été marqué par la JAC ou le MFR ( Je ne peux pas ne pas mentionner le rôle éminent joué par l’Aumônier l’abbé Salabert dans ces mouvements). Ce sont des générations entières qui avaient anticipé le concile Vatican II et qui avaient déjà inscrit l'Évangile dans le quotidien de leur vie professionnelle, sociale ou conjugale. Il faudrait beaucoup de temps pour vous dire combien, humainement et chrétiennement, le Béarnais est redevable à la JAC. Jusqu'à ces derniers temps tous les responsables des organisations agricoles et de nombreux responsables politiques étaient issus de ses rangs.

Cette imprégnation de l'action catholique chez les responsables de la société a permis une certaine bienveillance vis-à-vis de l'Eglise et le clergé diocésain a su maintenir ce capital de sympathie ; les uns et les autres, pratiquant une laïcité ouverte et accommodante. Nous n'avons aucun intérêt à durcir certaines positions, nous y serons perdants.

Avant et après la deuxième guerre les partis politiques issus de la démocratie chrétienne ont été majoritaires dans notre département. Jamais les partis extrêmes ne se sont longtemps imposés. Les Béarnais n'aiment pas les extrêmes. Et cela, d’autant plus qu’ils laissent volontiers aux autres la primeur des expériences nouvelles et n'adoptent que celles qui ont fait leurs preuves. On penserait qu'ils retardent toujours, en fait, ils sont simplement prudents.

Enfin, l’argent. Les vieux béarnais sont en général économes ; « On ne sait jamais de quoi demain sera fait ! ». Ils ne parlent jamais de l’argent qu’ils gardent encore moins de celui qu’il donnent. Ils ne regrettent que celui qu’ils sont obligés de dépenser. Par contre leur dire qu’ils n’ont pas assez donné les vexe profondément et revenir à la charge est considéré comme une insulte et un viol de leur conscience. 

Conclusion.

 

Si vous étiez Béarnais que je n'irais pas plus loin dans mon exposé, vous laissant conclure par vous-mêmes. J'en ai assez dit. Mais comme ce n'est pas le cas pour la plupart d'entre vous, je terminerai en répondant à cette question : « Mais qui sont ces Béarnais auxquels nous  avons affaire dans nos paroisses et nos églises ? »

En fait, nous sommes en présence de plusieurs populations et de plusieurs cultures.

* Les plus nombreux dans nos églises et les plus actifs, ont environ mon âge. Ce sont les descendants directs de la paysannerie ou de ses cadets entrés dans l'administration, l'armée, l'éducation nationale. Ils ont bu la culture paysanne ancienne à la mamelle. Ils ont connu la révolution silencieuse des campagnes, chère à Michel Debatisse. Ils ont largement profité des 30 glorieuses. Ils se méfient instinctivement de ceux qui magnifient d'autant plus le passé, qu'ils ne l'ont pas connu. Aucun n'a envie de revivre les années de leur enfance, même s'ils disent qu'ils étaient heureux. Ceux-ci savent ce qu’est le sacrifice, le don de soi, connaissent le vocabulaire qui tourne autour des valeurs humaines et chrétiennes, sont sensibles à la doctrine sociale de l’Eglise. Ce sont les « pratiquants » et toujours bénévoles.  Je les appelle les Béarnais de sang.

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* Il y a ensuite les Béarnais de souche. Ceux qui n'ont connu que « les 30 glorieuses et l'industrialisation ». Ils tiennent à la campagne comme à l’écrin d'une retraite qu'ils veulent confortable, en ayant éliminé les inconvénients de la vie rurale. Ils sont sensibles à l'épanouissement personnel, à l’entraide familiale, à une certaine citoyenneté, à quelques rites religieux à condition qu'il ne demandent pas un engagement suivi et durable. Ce sont les post- chrétiens, les plus difficiles à évangéliser, car ils estiment l'avoir suffisamment été.

* Il y a encore les Béarnais de sol qui se sont implantés chez nous. Par souci d'intégration ils animent les associations sportives ou culturelles, parfois les paroisses. Ils apportent leurs innombrables compétences avec un empressement… parfois un peu envahissant ; ils revitalisent le tissu social des petits villages et des communautés de communes.

Parmi eux, quelques uns ont bâti leur bulle écologique informatisée dans la verdure et n'ont besoin ni du maire, ni du curé, ni des voisins. Ils sont branchés mais ailleurs.

* Enfin il y a les Béarnais « dernière génération » les mondialisés, hybrides d'urbanité et de ruralité, amateurs des conserves et des recettes d’antan, sans  aller toutefois jusqu’à adopter et à savourer la culture ou la foi de la grand-mère. De toute façon, ils retrouveront en temps voulu, tout sur Internet, y compris le livret de baptême qu’ils confectionneront avec grand soin pour marquer l'entrée de leur enfant dans la vie publique et dans la tradition familiale. Quant à cliquer sur la rubrique « qu'est-ce qu'un baptême », ils n'ont pas le temps.

Parmi ces jeunes générations nous rencontrons toutes les catégories de Français : les intégrés, les désintégrés, les branchés, les débranchés, les clivés, les clivants, les paumés, les identitaires et les non identifiés. Ils ne se marieront pas à l'église mais ne refuseront pas le baptême de leurs enfants dans une petite chapelle rustique proche du village des grands-parents. Cela fera plus authentique ! Ils ignorent à peu près tout du Béarn et tout de l'Évangile. Comment évangéliser ceux-là, à frais nouveaux, sans négliger les autres ? Voilà qui risque de compliquer la nouvelle évangélisation qui vous incombe.

  1. Quelques pages précieuses pour compléter ce trop bref aperçu : Chanoine Laborde « Précis d’Histoire du Béarn » Appendice pge 361 ou encore des professeurs Tucoo- Chala et Desplat « La principauté de Béarn » ouvrage de référence Société nouvelle d’éditions régionales et de diffusion Pau 1980.

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